Jean-Jacques Ampère, Correspondance. Paris 1875/1961 (Resa i Sverige-Norge 1827).

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Utdrag:

(p 459) De J-J Ampère à André-Marie Ampère. Berlin, 6 juillet 1827.
"Cher père, je quitte demain Berlin, encore avec un
véritable regret ; on y a été si bon pour moi ! Me
voici membre d'une société littéraire, où se trouvent
les principaux hommes de lettres de cette ville.
J'ai conquis ici trop d'indulgents amis, qui pendant
quelques jours ont fait de ma personne une sorte
de célébrité.

(p 460) "M de Humboldt prétend que ta nomination à
l'Académie de Berlin ne peut tarder.
"Je t'annonce la prochaine arrivée de M de Raumer,
auteur d'une Histoire de la maison de Souabe.
Il ira te voir ; mène-le chez M Cuvier,
présente-le aussi à Mme Récamier. Il sera bien aise
de rencontrer quelqu'un qui puisse lui parler du
prince Auguste, chez qui M de Raumer et moi
nous avons dîné plusieurs fois, entre autres
aujourd'hui.
"Je commencerai mon tour par Copenhague : c'est là
qu'on s'est le plus occupé de l'ancienne poésie du
Nord. J'y passerai quinze jours, puis j'irai
à Stockholm. Ce voyage ne doit point t'effrayer,
la traversée est de quelques heures ; à cette époque
la mer est un lac. En Suède, les routes sont
superbes, il n'y a ni précipices, ni voleurs.
Les distances se franchissent très-rapidement et
pour rien ; c'est une promenade.
"Adieu, mes amitiés à tout le monde. Je t'embrasse.
J-J Ampère.

De J-J Ampère à André-Marie Ampère. Istadt, 10 juillet 1827.
"Je t'écris en mettant le pied en Suède. J'espère
que tu n'auras pas eu le temps de t'inquiéter. Notre
traversée

(p 461) d'hier a été superbe : nous avons eu en vue, toute
la soirée, les côtes assez pittoresques de l'île
Rugen. J'ai dormi toute la nuit malgré le
balancement du bâtiment. Un trajet de cinquante
lieues à l'heure a duré environ quatorze heures.
"Je passerai une ou deux semaines à Copenhague, où
j'attendrai mes compagnons de voyage. J'ai des
lettres d'un professeur de Berlin pour M Rask
et pour ceux qui s'occupent avec le plus de succès
de la littérature du Nord. Que de bons matériaux
je vais rapporter ! Comme j'aurai à travailler et à
te raconter cet hiver ! J'espère qu'au nombre de
mes compagnons de voyage en Suède sera
Fritz Stapfer, le cousin d'Albert, qui étudie
à Berlin ; les cours, finissant beaucoup plus tôt
cette année, le lui permettront peut-être. Les autres
sont de jeunes poëtes allemands, connus dans leur
pays et fort aimables. M Mendelssohn, l'un des
premiers banquiers de Berlin et petit-fils du
célèbre philosophe, dont la famille m'a accueilli
d'une manière charmante, m'a recommandé à
Stockholm à la maison de sa mère, Mme Bénédic. Je
rencontrerai là M Berzélius. Tu vois que le voyage
se poursuit de la manière la plus agréable.
écris-moi à Stockholm.
"Embrasse ma tante et ma soeur. N'oublie pas nos
amis.
J-J Ampère.

(p 462) De J-J Ampère à Madame Récamier. Malmoë, 12 juillet 1827.
Je me hâte de vous écrire tandis que je suis en
Suède, dont je traverse en ce moment une extrémité
pour me rendre à Copenhague. Oui, je suis en Suède,
et c'est réellement un pas décisif que de franchir
la Baltique. Le Nord commence ici. Ces grands
vents, ce soleil pâle, cette lune que je regardais
hier par ma fenêtre sortir d'un nuage bien noir,
absolument comme la lune d'Ossian dans votre
belle gravure du tableau de Gérard, tout cela
a déjà le caractère du Nord ; et quand je me rappelle
que la semaine passée j'avais à Berlin le climat
de Florence, il me semble que je me trompe et que
ce souvenir est d'une autre année. J'ai fait la
traversée en quinze heures sur un bateau à vapeur
et par le plus beau temps. J'ai vu ces vagues de la
Baltique qui n'ont pas les beaux balancements de
celles du golfe de Naples, ces vagues basses,
ternes et furieuses, qui se précipitent les unes
sur les autres, comme une bête féroce s'élance
en rampant sur sa proie.
On est frappé, en arrivant en Suède, de l'aspect
de ces petites maisons de bois à un étage, d'une
propreté remarquable, avec de beaux grands
carreaux transparents, des fleurs derrière les
vitres, des rideaux bien

(p 463) blancs, même dans des maisons de pêcheurs et de
mariniers. Cet air de bien-être et d'une certaine
élégance m'a plu. Enfin j'ai le plaisir d'être
dépaysé. Personne n'entend un mot d'allemand,
je suis réduit au langage naturel, comme chez les
sauvages. Cependant j'espère bientôt me tirer
d'affaire avec le danois et le suédois.
"Je suis resté ici trois jours dans une solitude
absolue, attendant le paquebot pour passer le Sund.
Ce retard ne m'a point été désagréable : ma vie
avait été tellement bourrée et je vais avoir
tant à faire à Copenhague, que je n'étais pas fâché
de me recueillir un peu sur mes souvenirs, avant que
de nouvelles impressions viennent m'en distraire.
J'ai été rêver au bord de la Baltique à nos
promenades de Naples et de Baïes.
"Je serai dans six semaines à Stockholm.
N'est-ce pas que j'y trouverai un mot de vous ?
Si vous avez quelque commission pour votre royale
amie et qu'elle soit un peu abordable sans trop
d'étiquette, je m'en chargerai avec plaisir.
Il ne faut pas que les distances vous effrayent,
elles se franchissent rapidement, et les bateaux
à vapeur sont une invention admirable pour ramener
promptement les gens chez eux.
J-J Ampère.

(p 467) De J-J Ampère à André-Marie Ampère. Goetheborg, 27 juillet 1827.
"Cher père, cette lettre partira par le bateau à
vapeur qui retourne à Copenhague mercredi ; ainsi
tu ne t'inquiéteras pas de ma seconde traversée.
Cette fois nous avions directement contre nous le
vent et le courant du Cattégat. Aucun vaisseau
à voiles ne pourrait avancer d'un pied avec ce
double obstacle. J'ai eu rarement un
sentiment aussi vif d'admiration pour la puissance
de l'homme que cette nuit, en sentant la machine
puissante qui m'emportait lutter laborieusement
avec la mer et le vent, tourmentée par tous les
deux sans jamais leur céder. Nous irons par terre
à Christiania. De Stockholm,

(p 468) on revient en droite ligne à Copenhague ou à
Berlin. Cela me donnera quelques jours de plus
pour la Norvége et une partie de la Suède située
au nord-ouest de Stockholm : or c'est précisément
cette partie très-intéressante que nous aurons à
parcourir en revenant de Norvége.
"Nous sommes arrivés ici ce soir à dix heures et
demie ; il faisait encore assez jour pour tout
distinguer parfaitement. Cette lumière du
crépuscule est une chose charmante, qui fait une
impression bien particulière. La côte est garnie
de rochers ; on se croit au bout du monde,
et on trouve avec délice un beau fleuve, sur lequel
on entre dans une ville toute nouvelle, avec de
grandes maisons blanches, régulières et bien bâties.
"Nous avons fait la connaissance précieuse d'un
jeune Français, M Cavanel, qui parle parfaitement
suédois. Nous allons voyager tous les cinq
ensemble ; c'est une économie et un grand agrément.
Il fait un temps superbe ; nous sommes de bonne
humeur. La caravane couchera demain à Trottelta,
au pied de la cascade ; de là, à Christiania.
"Adieu, bon père, embrasse bien ma tante et ma
soeur. Remercie Albine de sa petite lettre.
J-J Ampère.

(p 469) De J-J Ampère à Madame Récamier. Christiania, 5 août 1827.
"Je vous écris un mot à la hâte avant de m'enfoncer
dans les montagnes ; je viens de traverser les
déserts de la Suède. J'ai eu une manière de tempête
sur le Cattégat et je suis un peu plus au nord
que les Orcades.
"Maintenant, prenant cette ville pour point de
départ, mes compagnons de voyage et moi nous allons
visiter les montagnes et les cascades de la
Norvége. Quand vous ferez votre voyage de Suède,
ne manquez pas de venir ici, car la Suède, ce que
j'en ai vu du moins, est très-inférieure à ce dernier
pays. çà et là on trouve quelques beaux points
de vue, mais en général presque rien de pittoresque
et beaucoup d'uniformité. Cependant je dois dire
que cette uniformité avait son charme, car
ce qui n'est pas pittoresque peut encore être
poétique ; j'éprouvais un vif plaisir à être emporté
rapidement dans une voiture découverte à travers ces
rochers, ces bruyères, ces bois de sapins
interminables. De temps en temps, une cascade, un
lac solitaire, la mer s'avançant entre les rochers,
venaient rompre la monotonie de nos impressions.
Mais la Norvége s'annonce tout autrement ;
Christiania est placée dans une situation
admirable, et quand, après trois jours passés à
courir la poste sur

(p 470) des terrains arides, nous avons aperçu au bord de
la mer ses environs, si frais, si verts, semés de
maisons de campagne comme ceux de Genève, nous
avons éprouvé un peu de l'enchantement des voyageurs
qui arrivaient à Palmyre après avoir traversé le
désert. S'il y avait ici du soleil, ces belles
côtes, ces îles, ces promontoires doucement abaissés
vers la mer, pourraient sans profanation faire
penser à Mole di Gaeta ou à Baies.
"Adieu, adieu, nous partons. Pensez quelquefois à
moi, en vous mettant à la petite fenêtre. Adieu,
adieu.
J-J Ampère.


De J-J Ampère à André-Marie Ampère. Christiania, 10 août 1827.
"Me voici de nouveau à Christiania, d'où je viens
de faire une tournée délicieuse dans les environs.
C'est la Suède avec des fleuves et la mer de plus.
J'ai vu la mine d'argent de Kongsberg et le
singulier phénomène du Tolbande, grandes
tranches où l'on trouve de la mine de fer, de
cuivre, etc., qui courent du nord au sud et
coupent toujours les filons à angle droit ;
au point d'intersection est l'argent. Je me
souviens d'avoir entendu parler de cela à
M Brochant dans son cours ; je voudrais
l'explication

(p 471) de ce phénomène si singulier, et tu serais aimable
de me la donner, si tu la sais.
"Nous ne pousserons pas plus à l'ouest de
Christiania ; nous irons par le centre de la
Norvége, voir cette grande chaîne scandinave. Sur
la route de Drontheim se trouveront nos petits
chariots ordinaires, qui ne sont pas élégants, mais
qui vont très-vite. Ensuite nous ferons un bout
de chemin à pied pour gagner Stockholm,
où je serai dans les premiers jours du mois
prochain.
"Surtout ne t'inquiète point : nous sommes cinq, il
n'y a pas de pays où les routes soient plus belles
et plus sûres.
"Embrasse tout le monde. Adieu.
J-J Ampère.

(p 473) De J-J Ampère à Madame Récamier. Drontheim, 19 août 1827.
"Vous à qui on a écrit des tendresses de presque
tous les pays de la terre, on ne vous en a pas encore
adressé de Drontheim ! J'ai un grand plaisir à être
le premier et à vous envoyer du voisinage des
Lapons et du cercle polaire, à quelque deux cents
lieues, au nord de Saint-Pétersbourg et de
Stockholm, une petite lettre qui dise
à l'Abbaye-aux-Bois combien je la trouve plus

(p 474) intéressante, même avec sa vilaine grille, que
l'église de Saint-Oluf, la plus ancienne du
Nord, où a été couronné, au terme de la
Constitution, votre ami le général Bernadotte.
Drontheim était l'ancienne capitale des rois de
Norvége. C'est maintenant une ville de commerce, qui
n'a de remarquable que son admirable situation
auprès d'un grand golfe fermé par des rochers
à pic, contre le pied desquels se brisent, au
milieu des brumes, les tristes flots de la mer du
Nord.
"Une chose frappante dans cette ville, c'est que,
toute construite en bois, le luxe donne cependant
à ces maisons des formes d'hôtels, de palais même.
L'auberge d'où je vous écris, composée de troncs
d'arbres posés les uns sur les autres, a pour
portail deux colonnes corinthiennes supportant
un élégant fronton. Du reste, les lumières ne sont
pas grandes dans ce coin reculé de la terre.
Le bibliothécaire, qui est aussi sacristain, ou
plutôt le sacristain qui est aussi bibliothécaire,
a eu le front de me montrer un manuscrit arabe du
Coran en me disant que c'était du chinois, ce qui
ne l'empêchait pas d'ajouter que c'était le Coran,
pensant apparemment que Mahomet a écrit dans la
langue de Confucius.
"En allant hier voir la jolie petite île de
Munkolm, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas
penser à "Han d'Islande", dont l'odieux souvenir
me poursuivait. J'y ai trouvé une chose digne
d'occuper les loisirs de

(p 475) Victor Hugo : c'est un médecin qui a disséqué
une femme, les uns disent vivante, par amour pour
la science ; les autres, plus modérés, prétendent
qu'assassin par jalousie, il avait eu assez de
préméditation dans son crime pour chercher à faire
croire à sa folie, en affectant cette étrange passion
pour l'anatomie : on lui a fait grâce comme fou et
il est en prison pour sa vie. En nous voyant entrer
avec des officiers, la terreur qu'il
cherchait à cacher, et qui se trahissait par sa
rougeur et son tremblement, m'a fait une impression
profonde...
"Nous partons après-demain pour Stockholm,
c'est-à-dire pour Paris ; j'écris ce mot avec
grande émotion : encore deux mois de séparation
tout au plus.
"Adieu, adieu. à vous, sous toutes les latitudes.
J-J Ampère.

(p 479) De J-J Ampère à André Ampère. Stockholm, 7 septembre 1827.
"Je trouve, mon cher père, en arrivant à
Stockholm, trois lettres de toi. Ce que tu
m'apprends du mariage d'Adrien, joint à ce qu'il
m'en écrit lui-même, m'a fait un extrême plaisir.
Dis-lui bien que cette nouvelle me comble de joie,
et qu'après lui et quelqu'un encore, je suis un
de ceux qui la désiraient le plus impatiemment.
"J'espère que nous serons réunis tous à Vanteuil
cet automne, avec le nouveau ménage, et que tu seras
là plus content qu'aujourd'hui.
"Au milieu de ma satisfaction, une chose m'attriste
profondément, c'est l'état de santé de
Mlle Cuvier, cette jeune fille si accomplie,
si bonne, si intéressante, menacée sérieusement !
et cela au moment où son sort allait être fixé,
c'est affreux ! Je donnerais tout au monde pour

(p 480) la savoir hors de danger et heureuse avec
M Duparquet. Ta lettre m'a épouvanté ; mon seul
espoir est que ton imagination s'est exagéré le
mal, dont Adrien ne me parle pas. J'attends avec
anxiété une autre lettre de toi. Il serait
vraiment impardonnable, après avoir rassemblé
dans celle-là tous les présages les plus sinistres,
de me laisser dans l'horrible inquiétude où tu
m'as mis, sans la confirmer ou la détruire.
Tous ceux qui connaissent cette âme excellente
doivent être consternés, et l'intérêt avec lequel
elle a eu la bonté de s'informer de mon
voyage, malgré ses souffrances et ses préoccupations
de mariage, m'a attendri et déchiré au delà de
toute expression.
"Je ferai ici tes différentes commissions et
commencerai ce matin le cercle de mes visites par
M Berzélius.
"Il y a déjà trois cents lieues de moins entre nous,
car, poussés par la curiosité, nous avons été
jusqu'aux frontières de la Laponie, voir des Lapons
dans leur hutte, et manger du renne avec eux. Je
te raconterai une autre fois toute cette expédition
fort intéressante.
"Mille choses à tout le monde.
"Ton fils,
J-J Ampère.

(p 483) De J-J Ampère à Madame Récamier. Nofen (Bavière), 8 novembre 1827.
"J'attendais de jour en jour à Dresde un petit mot
de vous ; ce malheureux événement et la manière
brusque dont je l'ai appris m'avaient tellement
ébranlé, pendant quelque temps mes pensées étaient
si confuses, mes plans même si peu arrêtés, que je
ne pouvais me décider à rien. Je suis revenu de cet
étourdissement ; ma tristesse est sans mélange
d'imagination. En considérant les circonstances
telles qu'elles ont été, ce mélange serait trop
déraisonnable. Ce qui me reste, c'est
que je conserverai toujours un souvenir
attendrissant. C'est bien dommage que cette impression
douloureuse se mêle nécessairement à l'idée de
mon retour ; elle ne m'empêche pas de l'attendre
et de le presser avec une impatience qui ressemble
à de la fièvre. Ma main tremble d'aise en vous
écrivant que dans une douzaine de jours,
peut-être, je serai près de vous ; j'y serai comme
si je ne vous avais jamais quittée.
"J'ai trouvé quatre lettres de mon père à
Stockholm et pas une ligne de vous. Comment
n'avez-vous pas songé au plaisir que m'aurait
causé votre écriture, après avoir fait huit
cents lieues dans les forêts, privé de toute

(p 484) communication avec les humains ? Je suis resté
à Stockholm trois semaines, toujours me croyant
à la veille de partir, et ne sachant par où je
reviendrais ; cela s'est décidé subitement, et j'ai
franchi quatre cents lieues aussi vite que la poste.
En arrivant à Berlin, j'ouvre le premier journal
venu, que je trouve sur la table de mon
auberge, et je reçois le coup le plus inopiné.
Dans le premier moment de bouleversement, ma pensée
a été de vous écrire avant toute autre ; c'est dans
ces instants de crise que l'on sent où l'âme
tient.
"J'aurai bien à vous raconter de l'Allemagne, de la
Norvége, des Lapons, de Stockholm, où j'ai vu la
reine et le roi. J'ai aussi de beaux plans de
travail pour cet hiver, que je vous soumettrai.
Vous savez que ma soeur se marie. Nous verrons ce
que cet événement produira sur notre intérieur.
"Bientôt près de vous, dans votre petite chambre.
Adieu, adieu, pour la dernière fois.
J-J Ampère.


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